planétarium

 

 

 

 

 

      Cette partie reste extrêmement floue.

      Tout l’était.

 

      Lorsque je me penchais sur quelque chose, mes yeux devenaient de plus en plus sombres, jusqu’à ce que je ne voie plus rien.

 

      Ma mère avait louée une maison sur la plage, pour un mois. Le mois de juin.

 

      Au début, nous étions censés être quatre. Mais l’une s’échappait sans cesse, l’autre décidait au jour le jour de ne pas venir, et ma mère travaillait en ville.

 

      Moi, je devais rester. « Il faut bien que cette location serve à quelque chose », elle disait.

      Le jour se levait tôt.

      Quand je me levais, elle était partie.

      J’étais seule jusqu’à la tombée du soir.

      J’étais coincée entre la mer et des murs gris.

      La plage était souvent déserte.

      Le sable était lisse.

 

      Je ne sortais presque jamais. Je marchais pieds nus sur les carreaux froids. Je suivais les ombres qui se déplaçaient sur les murs ternes tout au long de la journée, comme un décor de théâtre tournant. Elles suivaient toujours la même trajectoire qu’elles recommençaient chaque jour.

      Souvent, je restais dans la petite cour de sable devant la maison, assise sur la chaise en plastique, tournée vers la mer.

 

      Le ciel avait presque toujours été pâle.

 

 

      Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de ma mère. Je m’en suis souvenue trois fois. La première : vers deux heures du matin, avant de m’endormir, lorsque j’ai ouvert mon téléphone, comme je le fais toujours. La date avait changé au 12 mai. La deuxième : vers midi, avant d’appeler Alice. Puis la dernière : une demi-heure après, j’ai repris mon téléphone et j’ai appelé ma mère. Quand elle a décroché, j’ai su qu’elle attendait mon appel. Elle a répondu d’un ton effréné, qu’on sentait lourd de l’attente excessive d’une potentielle surprise.

 

 

      La maison était exposée à un immense vide latéral provoqué par l’envahissement de la mer, qui s’y présentait violement, comme l’écran d’un planétarium.

 

      Englobés.

      On ne pouvait échapper à rien.

 

      On ne pouvait pas l’oublier.

 

      La mer pénétrait nos yeux même en plein sommeil, comme une lumière blême tranchant nos paupières.

 

 

      Un jour, quand j’avais huit ou neuf ans, ma mère avait pris une journée de congé pour la passer entièrement avec moi. Nous voulions aller au nouvel aquarium, mais il venait d’ouvrir deux ou trois jours auparavant et une immense file de personnes attendait déjà devant la porte, tellement longue qu’elle était sectionnée en plusieurs parties et tournait sur elle-même en virages, comme le corps d’un serpent. On était donc allées au planétarium, juste à côté. Ils y projetaient un dessin animé, ce jour-là. Je ne me souviens plus de l’histoire. Au milieu du film, la caméra s’est mise à tourner très vite, de plus en plus, et ma mère s’est penchée vers moi et m’a caché les yeux, de peur que ça me donne le tournis. A la fin du film ils ont projeté à l’écran ce à quoi allait ressembler le ciel du soir, quelles étoiles et quelles constellations on pourrait voir en s’éloignant un peu des lumières de la ville.

 

 

      La porte de la maison était souvent ouverte.

 

      Une après-midi, j’avais voulu regarder un film dans la chambre où je dormais. Dans cette chambre, il y avait deux lits superposés. Je dormais sur celui le plus près de la porte, sur le lit d’en bas – je ne dors plus sur les lits en hauteur depuis le jour où, enfant, je m’étais ouvert la tête en tombant de l’un d’eux lors d’une crise de somnambulisme.

 

      Le film parlait de l’histoire d’un jeune garçon abusé sexuellement par son entraîneur de foot. Je n’ai pas pu en regarder plus de la moitié.

 

 

      Une fois, rien qu’une fois, je suis sortie. Un matin.

      J’ai pris une serviette et me suis couchée sur la plage vide.

      Sur une dune légèrement surélevée.

 

 

      J’y suis restée plusieurs heures.