Enfermée dans la Nuit

 

 

 

 

     Julia est assise, devant la fenêtre. La seule et unique fenêtre de l’appartement. Au-delà de la vitre, c’est noir. Le vide. Elle regarde, tout droit. Tout droit dans la noirceur. Sans cligner des yeux. Ses yeux sont écarquillés, grands. Ses iris tremblent au milieu du blanc. Ses pupilles, noires, semblent refléter le noir de derrière la fenêtre. Les iris et l’extérieur sont faits de la même matière. Une matière si obscure qu’elle attire tout vers elle. Elle attire tout ce qui n’est pas noir absolu, comme elle. Toute moindre forme de lumière. La lumière la plus faible qui puisse exister, elle l’attire. Elle la transforme en noir. Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien.

     Cette obscurité est comme un trou noir. Elle n’est rien, en soi, que la négation du reste. Elle est l’absence. La profondeur du vide.

     Les yeux de Julia essaient toujours de s’accrocher à quelque chose, quelque chose qui existe. Mais devant elle il n’y a rien ; rien d’autre que le vide. Les yeux errent dans le noir, sans but, dans une course absurde — Julia comprend déjà que son intention est vaine. Elle le sait, elle le sent ; à partir de maintenant, il n’y aura plus rien, à travers la fenêtre. N’importe combien de temps elle restera là, à disséquer ce vide là, à y chercher ce qui n’existe pas, ce qui n’y existera plus. Elle reste assise, là, sur la chaise, comme la nuit s’enfonce dans les heures.

     Le courant est sûrement coupé sur la rue. Les lampadaires sont sûrement juste éteints. Julia a peur, même si ça ne semble pas. Ses jambes, ses bras, son corps est crispé. Elle entend son coeur battre dans sa gorge et dans ses tempes. Elle respire vite et ses pieds, ses mains sont moites. Elle essaye d’imaginer le monde au-delà de l’obscurité. Elle essaye d’imaginer que ce noir n’est que partiel, que temporaire. Que le jour va revenir, puis que demain soir, les lampadaires fonctionneront de nouveau, et les gens auront allumés les lumières dans leurs appartements. Mais son esprit est réticent à la croire, et ces pensées résonnent comme des mensonges.

     Le temps semble flou et abstrait lorsque finalement, ses yeux fatiguent et commencent à se fermer. Elle avait eu le courage de se confronter à l’objet de sa peur. Cette noirceur épouvantable, effroyable, car elle semblait sans fin. Sans fond. Elle avait peur d’ouvrir la fenêtre, d’y passer la main, puis le bras, puis la tête, et d’y disparaître à jamais. C’est pourquoi elle fixe ses yeux dans le vide. Elle veut le dominer. Transcender sa peur. La faire éclater. Surpasser la noirceur. Mais maintenant, dans cet instant, son corps flanche, et sa quête paraît de plus en plus futile. Sa tête ne tient plus droite. Son coeur, crispé dans l’action, se relâche. Les idées qui la dominaient toute la soirée deviennent maintenant dérisoires. Finalement, elle se lève de la chaise, le corps lourd de toute part.

     Son appartement est au rez-de-chaussée. Il est très petit. Juste la place pour quelques meubles, une petite cuisine. Une petite salle de bain fermée dans le fond. La seule pièce séparée de tout le reste. Cette nuit-là, une atmosphère lourde règne dans l’appartement. Ou peut-être est-ce une projection des sentiments de Julia? En tout cas, il y règne un silence de mort. La lumière jaune projette une fade homogénéité sur l’ensemble. Cet endroit, pense-t-elle, semble vide, malgré le fait qu’il semble étroit, et plein. Et le vide attire toujours quelque chose, quelque chose pour remplir. Cette nuit, Julia ne se sent pas assez pleine pour remplir ce vide. Elle fait partie du décors. Elle fait partie du reste. De l’homogénéité. De la lumière jaune, fade.

     Elle se sent soudainement attirée par un objet, qui semble se dresser contre le reste, inexplicablement. Il s’agit d’une vieille photo, qu’elle a accrochée sur son mur, avec deux punaises. Elle est positionnée juste au-dessus de son lit. La photo est petite, et usée. Elle est entourée d’une marge blanche, abîmée dans les coins. Elle n’a pas de cadre. Julia l’avait juste accrochée, comme ça, sans chercher à particulièrement la mettre en valeur. La photo représente un homme, en noir et blanc. Il est adossé à un arbre. Il porte une chemise blanche, et une casquette comme ils avaient à l’époque. Il ne sourit pas. Son regard est distant et froid, mais intensément dirigé vers l’objectif. Son regard porte une intension abusive envers l’objet qu’il contemple. Son regard est comme une arme. Dirigée droit contre Julia. Il regarde Julia dans les yeux. Sans jamais les détourner. Même si Julia se détachait de la photo, si elle parvenait à l’oublier, l’homme serait toujours là. À la regarder. À chercher son regard. À ordonner son regard de croiser le sien.

     Julia avait obtenu cette photo dans des conditions assez particulières. C’était son ami Paul qui lui avait donné. Il était venu chez elle et lui avait passé la photo, enfermée dans une petite pochette plastique. Il lui avait demandé de la garder chez elle temporairement ; pendant quelques mois, ou quelques années, en fonction du besoin que ressentait Julia. Et lorsqu’elle s’en sentirait capable, lorsqu’elle serait absolument certaine de le savoir, elle devrait rendre la photo à Paul, après lui avoir donné quelques mots caractérisant l’image, qui serait restée avec elle pendant tout ce temps, qui aurait vécue avec elle, dans cet espace, au milieu de ces objets, qui aurait partagé la vie de Julia, dans ses moments les plus intimes. Dans ses moments les plus laids. Julia vit avec la photo depuis maintenant quelques mois, voire plus. Elle essaye à présent de se rappeler depuis combien de temps cet évènement est arrivé, quand est-ce que la photo est entrée dans sa vie. À quelle période cela s’est-il passé? Dans quelle saison? Dans quelles circonstances? Aucun souvenir précis du moment de l’échange ne lui revient. Elle ne sait pas, elle ne sait plus combien de mois, combien d’années sont passés depuis lors. Plus elle y pense, plus le souvenir lui paraît lointain, hors de sa portée. Comme si le souvenir voulait s’envoler hors de son esprit, s’échapper de justesse, avant qu’elle ne puisse le saisir.

     Puis elle pense à Paul. L’avait-elle même revu, depuis ce moment? Ils étaient si proches, avant ça. Ils n’avaient aucun cercle d’amis, aucune connaissance en commun, mais se voyaient quand même régulièrement. Au moins une fois par semaine. Et ce juste pour passer du temps ensemble. Ils passaient des heures à marcher dans les rues, à discuter. Puis le rendez-vous était terminé, et ils ne pensaient plus l’un à l’autre, jusqu’à la prochaine rencontre.

     Cette nuit, Julia réalise que ça fait très longtemps qu’elle n’a pas pensé à lui. Qu’aucune rencontre ne s’est produite, et ce depuis un temps qui paraît s’étendre de plus en plus, indéfiniment, jusqu’à ce souvenir là, dont elle a tant de mal à se rappeler : le moment où il lui a donné cette photo.

     Julia se sent de plus en plus désorientée. La fatigue grandit dans son corps, se fait de plus en plus lourde, obscurcit son esprit. Ses yeux lui piquent, et menacent de se fermer. Elle les détache de la photo, péniblement. Elle sort son téléphone, pour vérifier quand était la dernière fois qu’elle a appelé Paul, ou lui a envoyé un message écrit. Elle remonte dans les appels les plus anciens, et ne trouve rien. La même chose se produit pour les messages. Julia vérifie plusieurs fois, pour être certaine qu’elle ne l’a pas manqué. Mais il n’y a rien, dans son téléphone, rien venant de Paul, et ce sur plusieurs années. Puis en ouvrant le répertoire de numéros, elle découvre qu’aucun « Paul » n’est enregistré dans son téléphone.

     Julia est à présent assise sur le bord de son lit. Elle essaye de calmer la frayeur intense qui menace d’envahir son corps, de prendre le contrôle. Elle respire bruyamment. Sa peau transpire. Elle regarde de nouveau autour d’elle. Tout est toujours silencieux, peut-être même plus silencieux qu’auparavant. C’est un de ces silences bruyants, qui siffle dans vos oreilles d’un son aigu, que vous ne pourriez faire disparaître qu’en essayant de l’ignorer. Julia n’est pas en mesure d’ignorer. Elle est trop fatiguée, bien trop fatiguée, pour même pouvoir considérer d’ignorer ce qu’il se passe autour d’elle. Et puis soyons justes. Ce n’est sûrement pas complètement de son ressort.

     La lumière jaune et fade a jeté un voile sur les meubles de l’appartement. Plus tôt dans la nuit, l’ensemble était déjà trop homogène, trop générique. Plus tôt dans la nuit, la pièce ressemblait déjà à une image lointaine, créée digitalement. La copie froide de quelque chose qui existe vraiment. Une image sur laquelle on ne s’attarde pas. Une image superficielle, comparée au véritable lieu, dans lequel les choses se passent. Dans lequel les gens vivent, laissent des traces. Dans lequel la poussière et la saleté s’accumulent, jusqu’à ce qu’on nettoie. Dans lequel l’odeur de la cuisine d’hier flotte encore dans l’air d’aujourd’hui. Un endroit qui bat comme un coeur, qui respire. Un endroit vivant. Chez Julia, cette nuit, ce n’est pas vraiment chez Julia. Ça n’appartient à personne. Du moins, personne de vivant. Julia, elle fait partie des murs. Et elle le sent. Elle ressent les meubles vibrer, avec la lumière jaune, crue, assourdissante, et l’aigu sifflement du silence. Elle ressent tout convulser, autour d’elle. L’armoire. Le lit. La table et les chaises. La commode. Les rideaux grand ouverts sur le rien. Puis finalement, elle regarde ses mains. Puis finalement, elle comprend.

     Sa peau est jaune et vibrante. Mais sa peau est éteinte. Il ne se passe plus rien, en-dessous de sa peau. Plus de battement de coeur. Plus de veines bleues. Plus rien que ce jaune irritant, criard, qui l’enveloppe comme un voile, de la même façon qu’il enveloppe le reste. C’est cette lumière, jaune, artificielle, qui fait vibrer la peau, comme elle fait vibrer le reste. Julia est de la même couleur que le décors. Julia est vide, elle ne mérite pas d’avoir un nom, de s’appeler Julia. Julia est faite de la même matière que la pièce, le lit, l’armoire, la table, les rideaux. Elle fait partie du tout. Elle n’est rien.

     Soudainement une pensée lui vient. C’est peut-être à cause de la photo, elle pense. Elle se penche pour regarder la petite image sur le mur. Son atmosphère a changée. Elle semble maintenant se distinguer du reste, d’une façon violente, d’une façon douloureuse. Comme si, dans ce monde vide et superficiel, la photo était la seule chose en vie, la seule chose qui ait un passé, un présent. Julia dévisage l’homme des yeux. Son regard est encore plus imposant, encore plus abusif que plus tôt cette nuit-là. Il la fixe. Directement. Il la regarde tout droit dans les yeux. Ses yeux sont noirs et profonds. Comme le noir de derrière la vitre. Julia se dit que si c’est la photo qui cause tout ça, la solution serait de trouver les mots qui la caractérisent, les mots exacts, qui correspondent à cette photo dans le cadre de la vie de Julia. Si elle trouve les bons mots, la photo pourra retourner à Paul. Puis tout ça sera terminé.

     Julia essaie de penser, à elle-même, à sa vie. Elle tente de faire des connexions. Mais rien ne se passe. Rien ne lui vient. Comme si son esprit avait toujours été coincé, ici, entre ces mêmes murs. Elle tente de décrire la photo, sincèrement, par rapport à son ressenti, mais elle ne trouve rien, rien de plus, rien de différent de tout le reste, des meubles, de la lumière jaune, de sa peau. Comme si la photo avait toujours été là. Comme si elle faisait partie d’elle, de façon intégrante, comme un foi, un rein, une artère.

     Mais maintenant, la photo se met à hurler. Elle hurle à la mort, elle hurle qu’on lui trouve ses mots. Qu’on la caractérise. Qu’on l’identifie. Elle hurle qu’elle souhaite être pleine. Qu’elle veut appartenir. Qu’elle veut habiter. Elle hurle comme un enfant à qui l’on aurait arraché un bras. De vide, d’horreur, d’incompréhension.

Mais Julia ne peut pas lui donner ce qu’elle veut.

     Elle repense au vide, à l’obscurité du dehors, cette noirceur qui semble vouloir tout engloutir. Puis elle réalise que cette pièce, dans laquelle elle se trouve, n’est pas la seule pièce de l’appartement. Elle réalise qu’il y a un autre espace, un autre univers dans lequel elle peut être, dans lequel elle peut exister. Un endroit qui n’est pas l’extérieur, et qui n’est pas non plus la lumière jaune et le silence strident.

     À cette pensée, son corps se calme. Ses muscles décontractent, sa respiration ralentit. Lentement, elle se lève, et entre dans la salle de bain.

     Dans le miroir de la salle de bain, elle voit sa réflexion.

     Ses yeux sont ceux de l’homme sur la photo.

     Ses yeux sont noirs.

     La noirceur a envahit ses yeux, entièrement.

     Ses yeux ont avalé la noirceur.

     Il n’y a plus de blanc. Plus d’iris. Plus de couleur. Plus de lumière.

     Une obscurité intense, c’est tout ce qu’il reste, dans l’espace de ses yeux.

     Une obscurité si intense qu’elle emporte toute source de lumière autour d’elle.

     Comme un trou noir.