Paris, Hivers 2016

 

 

 

 

 

     Je me suis enfermée dans les dédales du métro comme dans la prison de mon organisme qui commençait à pourrir en même temps que mes pensées; mon éternelle, subjective, insolvable sensation de passer les bras à travers les barreaux pour attraper ce que je sais exister derrière. Si je l’imagine c’est que c’est là, si j’ai l’impression de pouvoir l’atteindre c’est que je le peux; alors je marche encore sans but dans tout Paris; tout est gris, un pluie fine comme de la rosée, et ces statues qui pleurent, tout autour de moi, toujours, je ne reconnais aucun lieu, je me perds dans un enfer qui change d’aspect selon mes pensée qui l’envahissent; quand j’arrive, ce sont elles, elles qui gouvernent tout. Elles sont les maîtresses de l’Univers.

     Je marchais le long de la Seine dans ces passages clos; à gauche, le fleuve; à droite, une façade grande d’une dizaine de mètres; je m’avance, il fait nuit, je me baisse pour parler à un cygne blanc, qui se tourne lui aussi vers moi; je me méfie de lui car son regard est vicieux; un homme m’appelle au loin, j’ai peur, j’envisage mes propositions de sortie proches : aucune; je me lève et m’éloigne le plus possible. Je suis comme dans un couloir de désert fait de briques et d’eau sale où l’on ne voit pas le fond; je marche et j’ai peur jusqu’à ce que j'aperçoive un escalier, seul.

     Plus loin : un vieillard court vers moi tête baissée; je me méfie car je ne vois pas son visage; il court toujours à la même vitesse sans rien regarder; ses pieds se détachent à peine du sol; ses épaules se soulèvent; il passe à côté de moi sans plus me regarder et continue son chemin comme de rien. Encore une autre fois : je marche dans une forêt trouvée tout à fait au hasard alors que je suis descendue à l’arrêt de métro «Liberté» parce que je trouvais ça beau de descendre là, j’ai posé beaucoup d’espoir sur cet endroit qui portait ce nom, «Liberté»; je m’enfonce dans l’endroit où il y a le plus de broussailles et qui s’écarte le plus du sentier; il y a des tentes et des installations; un homme avance d’un pas déterminé au-devant de moi, vers moi; je remarque qu’il trifouille sa braguette, je me dis au départ qu’il a dû aller pisser et qu’il se reboutonne, mais ça dure bien longtemps, et finalement non, c’est qu’il la sort et la secoue devant moi en me regardant dans les yeux; je me détourne tout à fait d’un coup et m’en vais, au départ en marchant, puis l’horreur se fait savoir alors je me mets à courir, je regarde derrière moi, il est repartit de là où il était venu, alors je m’arrête de courir; je me suis demandée s’il n’avait pas fait ça pour me faire fuir de quelque chose qui se tramait de l’autre côté, parce que pour le coup c’était efficace; ou bien si simplement il n’était pas juste fou; j’ai eu peur de le recroiser dans les promeneurs, et le fait qu’il portait une casquette a été déterminant pour éteindre la paranoïa qui s’installait parfois lorsque quelques corps me rappelaient le sien.

     Dans cet endroit, «Liberté», j’ai trouvé des cygnes aussi, et même plein d’oiseaux; ils levaient leurs plumes de leurs ailes comme ils sont représentés dans les peintures et les statues pseudo-romantiques. J’aime les cygnes parce qu’ils sont blancs et vicieux.

Finalement peut être que ces trois hommes sont les hommes de ma vie; tous la même détermination dans les actes; je ne sais si j’ai été traquée, amenée ou détournée; tout ça s’est juste produit, et je me sens bien plus proche de ça que je ce jeune qui m’a proposé de venir avec lui au pub irlandais, devant l’Hôtel de la Monnaie, et à ce moment-là, j’ai hésité, assez longtemps, trop longtemps, pour finalement repartir dans mon coin, seule et toujours seule, car j’en avais besoin, de rester dans le flou et la Seine et ses bords vides étaient comme les reflets de ce qui se passe là-haut, lorsqu’on relève la tête. Je suis passée devant une boutique de nuit éclairée où faisaient la loi cinq ou six horloges géantes, un magasin d’horloges géantes; elles me regardaient toutes, toutes immobiles bien entendu; il ne manquerait plus que le temps suspendu se mette à tourner lui aussi, alors autant tous s’enfermer dans une machine à laver jusqu’à l’étouffement.

     C’est tout comme Ary Scheffer qui a ramené cette fille du néant et qui est aujourd’hui représentée dans les tableaux, elle est comme venue de nulle part, et peut être qu’en fait je l’ai rencontrée; c’était la gardienne de musée visiblement toute heureuse que de jeunes gens comme nous lui parlaient, elle touchait les murs de la bâtisse et nous disait qu’elle croyait en leur mémoire, et que c’était pour cela qu’elle se sentait si bien dans cette maison. Cette petite vieille si heureuse devait en connaître bien plus sur la famille Scheffer que n’importe quel historien d’art car elle vivait avec lui, la nuit, le jour, elle admirait son portrait aux airs sévères, sa mystérieuse fille qui montait éternellement les marches du perron, elle caressait les aspérités irrégulières du papier peint, et surtout, elle voyait le regard des gens, des millions de gens qui, depuis qu’elle travaillait au musée, avaient admirés le regard sévère d’Ary; et c’est tous ces yeux qui sont en elle à présent, ancrés comme jamais on aurait pu mieux faire ni mieux apprendre pour se faire un avis universel sur la chose.      Et moi j’y suis juste passée. Je ne me souviens pas de grand-chose à part que je suis descendue, comme mademoiselle Scheffer sur le tableau, des marches de la maison, sauf que là il pleuvait et c’était la nuit; je savais que la longue allée entourée de végétation allait me débouler sur la rue froide, dangereuse et épuisante et alors peut-être que cette pensée avait décuplée l’intention de ce fond de moi qui s’était soulevé pour se loger dans l’air qui régnait juste au-dessus de nos têtes, à moi, aux gardiens, et aux gens qui s’en allaient comme moi car c’était la fermeture.

     J’ai marché à reculons jusqu’à la sortie pour voir jusqu’à la fin s’éloigner cette maison et ces lumières et quelques lampadaires ronds en lui disant que je reviendrais, que moi aussi, même, je m’étais battue quatorze mois, QUATORZE MOIS pour en devenir la fière et heureuse gardienne, et puisse-je finir en paix et partager chamaniquement les merveillosités d’un sol honteux car rempli de vers rampant dans l’obscurité de la terre, entre les charpentes et les fondations. Des vers LUISANTS. Ce que je veux dire par là, c’est que l’univers entier, les planètes, les astres mystérieux et tout l’au-delà que jamais un être humain ne pourra comprendre ou même entrevoir, tout ça est logé dans la maison des Scheffer, éparpillé dans les plafonds, entre les lattes de bois, là où ça craque, et ça la vieille gardienne le savait, mieux que quiconque, elle était l’ange, et le restera elle aussi à jamais. Elle se fera bouffer et écraser par ces gens dont la respiration fait coller des champignons visqueux sur le vieux bois.

     Puis j’en reviens encore à ce parc (excusez-moi de passer autant d’un sujet à un autre, mes pensées sont vouées à dériver à l’infini dans l’océan; qui n’est océan de l’oubli que si l’on se borne à avoir toujours aussi peur de se faire exploser la tête en plongeant en ses abysses; je suis la première à réagir ainsi, lorsque l’angoisse me monte et menace de me tuer, mes doigts me raccrochent désespérément au bord sans que je n’ai eu le temps de donner mon avis, mais je sens tout le même la faille qui me permettra, si je parviens à m’y glisser en temps voulu, à marcher funambulairement sur le fil de soie qui sépare la raison de la folie); dans lequel tout était si irréel, des tas de gens voués à leurs occupations d’être-humains—mais tout était dans ma tête réellement stéréotypé, je vous assure—des couples qui discutaient, la fille jambes posées sur le gars; des pères avec leurs enfants, des vieux avec leurs chiens, d’autres qui filaient des miettes de pain aux oiseaux, d’autres qui faisaient leur jogging, d’autres en vélo; tous occupés à des préoccupations stéréotypées de gens normaux qui se détendent le dimanche, et moi au milieu de tout ça, qui passait comme un fantôme, ou même pas, car j’en croisais, des regards, mais des regards qui ne me regardaient pas vraiment, qui faisaient semblant de me regarder, ou bien qui pensaient que je n’étais qu’un mannequin vivant, sans cerveau et sans pouvoir de penser. Je ne comprends toujours pas comment les gens pouvaient être aussi insouciants car c’était l’apocalypse, ça l’était réellement, ça se voyait rien qu’au ciel gris qui nous gouvernait, et j’avais eu le messager de Dieu, quelques minutes plus tôt, avec sa bite flasque et son regard insidieux. La nuit commençait à tomber à un moment, j’avais vu des paons, dont un blanc, qui étaient d’abord posés sur le sol, puis qui s’étaient presque tous perchés dans un seul et même arbre, à l’abri des regards impudiques, mon corps a commencé à s’angoisser et à vouloir chercher la sortie de cet enfers; je me suis rassurée en voyant les lumières des voitures au loin, car à Paris qui dit voitures dit ville, qui dit ville dit métro, et qui dit métro dit rentrer de quelque façon dans un lieu plus connu et plus rassurant. Je me suis mise à marcher de plus en plus vite jusqu’à courir parfois sur quelques-unes de mes foulées, et je voyais toujours ce couple en train de discuter sur un banc, de trucs qui avaient l’air importants en plus; j’avais eu envie de leur hurler «MAIS VOUS FAITES QUOI PUTAIN? LA NUIT TOMBE, VOUS VOYEZ PAS?! VOUS ALLEZ VOUS FAIRE ENGLOUTIR PAR LA NUIT, Y’A AUCUN LAMPADAIRE ICI, LEVEZ-VOUS, TROUVEZ LA SORTIE, RENTREZ CHEZ VOUS!».     On n’était pas les bienvenus ici, y’avait que les extraterrestres ou les humains vidés de leur âmes, et c’était eux qui gouvernaient. Nous ici on dérangeait. On était indésirables. Rester trop longtemps dans ce parc était synonyme d’ennuis qui pouvaient, et même qui nous seraient certainement fatals. Mais je n’ai rien pu dire de tout ça. Je les ai juste regardés d’un air effaré et j’ai couru vers la sortie, croisant quelques gamins avec leur lampe de poche, un sourire malfaisant au visage; ils m’ont regardé en se moquant de ma hâte. Mais je m’en fichais. Je me suis retrouvée sur un trottoir illuminé de mille feux comme un palais des glaces.